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La Stratégie Du Poulpe -Serge-FREYDIER
25 mai 2026

Un si grand soleil: Lordon est hors sujet.

Dans ce développement, nous verrons d’abord pourquoi le chercheur en sciences sociales Frédéric Lordon critique la série Un si grand soleil dans son article publié dans le monde diplomatique: Un si grand sommeil. 
Ensuite, nous contesterons cette vision à travers l’exemple du personnage de Boris (incarné par Jules Bahloul ), que nous avions rencontré, afin de montrer que la série ne se réduit pas à une simple représentation idéologique des rapports sociaux.

 Enfin, nous essayerons de comprendre pourquoi France Télévisions a choisi ce type de narration centré sur les affects, les relations et les trajectoires individuelles.
Dans son article Un si grand sommeil, Frédéric Lordon propose une critique politique de la série. Vous pouvez consulter ici:

https://www.monde-diplomatique.fr/2025/08/LORDON/68666 

(« Un si grand soleil », l™anti-« The Wire », par Frédéric Lordon \(Le Monde diplomatique, août 2025\))


Selon lui, la série fonctionne comme une machine idéologique douce : elle produit une représentation pacifiée du monde social où les contradictions structurelles du capitalisme disparaissent derrière des intrigues psychologiques et morales. Les institutions — police, justice, entreprise, médias — y apparaissent globalement légitimes, malgré quelques dysfonctionnements individuels. 
 Pour Lordon, cette fiction quotidienne agit ainsi comme un narcotique : elle aide à rendre supportable l’ordre existant en neutralisant la conflictualité sociale réelle.

Mais cette lecture repose peut-être sur une hypothèse discutable : celle selon laquelle les personnages doivent être compris d’abord à partir de leur place dans les rapports sociaux.

Prenons le personnage de Boris, que nous avons croisé lors d'un tournage à la Grande Motte. 
On pourrait évidemment le lire sociologiquement : fils de bourgeois, héritier du capital social et symbolique de la famille Laumiére, protégé par sa position c'est un fils à papa qui peut profiter de la piscine de la belle maison de maman. Cette lecture n’est pas fausse. Mais elle reste insuffisante pour comprendre ce qui fait exister le personnage dramatiquement.
Car ce qui intéresse la série, ce n’est pas principalement la reproduction de sa classe ; c’est son instabilité subjective. Boris n’est pas défini seulement par ce qu’il possède socialement et sa position dans la direction d'une entreprise mais par sa difficulté à trouver une place désirable pour lui-même. Ce qui organise ses actes, ses relations et ses erreurs, ce n’est pas simplement l’intérêt de classe : c’est une économie affective.
Il cherche une reconnaissance qu’aucune position sociale ne semble pouvoir lui garantir. Il oscille entre séduction, rivalité, besoin d’amour et incapacité à stabiliser son désir. Son problème n’est pas seulement d’être un bourgeois ; son problème est de savoir comment habiter symboliquement ce qu’il est et quelle image il renvoie.

C’est là que la lecture strictement matérialiste de Lordon atteint peut-être sa limite. Les personnages d' Un si grand soleil ne sont pas seulement des fonctions du système social ; ils sont aussi des sujets divisés, traversés par des contradictions intimes. 
Dans une perspective lacanienne, Boris apparaît moins comme un représentant de classe que comme quelqu’un qui tente de faire tenir ensemble le réel, le symbolique et l’imaginaire. Ses relations sentimentales, ses relations parfois tendues avec sa mère ou sa sœur, ses comportements parfois impulsifs, ses hésitations professionnelles ou narcissiques sont autant de tentatives de traiter un symptôme — c’est-à-dire une faille intime qu’aucune réussite sociale ne vient résoudre.
Autrement dit : la série ne nie pas les déterminations sociales,  mais elle ne réduit pas non plus les individus à celles-ci. 
Là où Lordon voit surtout l’idéologie des institutions, la série montre souvent des sujets incapables de coïncider avec leur propre place sociale. Et c’est peut-être précisément cela qui explique l’attachement du public : non une adhésion naïve à l’ordre établi, mais la reconnaissance diffuse d’un malaise subjectif, un symptôme partagé.

 

Le symptôme déborde toujours la classe. C'est là notre idée de base.  


Et c’est sans doute précisément pour cette raison que France Télévisions a choisi cet angle narratif.
Une chaîne généraliste de service public qui produit un feuilleton quotidien ne cherche pas d’abord à construire une critique systémique du capitalisme. Elle cherche à produire de l’identification, de la continuité affective et du lien symbolique avec un public extrêmement large (avec des personnages qui vont de l'adolescent au retraité). Le centre de gravité d’une telle fiction ne peut donc pas être la théorie sociale ; il est nécessairement le vécu relationnel des personnages.

Le spectateur quotidien revient moins pour comprendre les structures économiques que pour retrouver des figures familières aimables ou détestables, suivre des trajectoires affectives, observer des sujets aux prises avec leurs contradictions.

Ce que fidélise la série, ce n’est pas l’analyse des institutions mais la circulation du désir, du manque, de la culpabilité, de la réparation, de l’amour ou de la haine.
Ce qui compte dans les intrigues, ce n’est pas tellement la vérité sociale des situations, leur vraisemblance ou réalisme mais la manière dont chaque personnage tente de nouer — plus ou moins maladroitement — le réel, le symbolique et l’imaginaire. Les histoires sont toujours des façons de traiter un symptôme et pas des reportages sur le lycée, l'entreprise, l'hôpital ou le commissariat.
Le policier, l’entrepreneur, l'enseignante, la juge ou l'avocat...etc : toutes et tous cherchent une solution singulière à une faille subjective. Leurs conduites ne sont pas seulement déterminées socialement. 


France TV a probablement compris quelque chose de très contemporain : dans une société fragmentée, individualisée et psychiquement fatiguée, ce qui rassemble encore massivement les gens n’est plus tant le récit collectif des classes que la reconnaissance d’expériences subjectives communes.


Le succès de la série tient peut-être moins à sa fonction idéologique qu’à sa capacité à mettre en scène, soir après soir, des individus qui tentent souvent de ne pas s’effondrer et qui en ont plein le dos. 

 

Le téléspectateur type de la série est une femme de 52 ans et+, active ou récemment retraitée, vivant en ville moyenne ou en périphérie urbaine. Elle regarde la série en direct après le JT, souvent en famille ou en couple.


On comprend alors aussi pourquoi la police occupe une place si centrale dans Un si grand soleil. Dans une lecture purement sociologique, elle serait avant tout une institution chargée de maintenir l’ordre social et idéologique, la classique instance de contrôle social en lien avec les juges pour incarner les entrepreneurs de moral.   
Mais la série lui donne souvent une autre fonction narrative : celle de traquer ce qui menace constamment de faire irruption dans le lien social. 


Dans une perspective lacanienne, on pourrait dire que la police tente de contenir le Réel qui revient toujours. 
Car derrière les enquêtes, les disparitions, les violences, les secrets ou les crimes, ce que la série met en scène, c’est souvent l’irruption brutale de quelque chose qui échappe aux personnages et désorganise leur monde symbolique. Le meurtre, la pulsion, le trauma, la jalousie, la folie, le passage à l’acte : autant de manifestations de ce Réel que les individus ne parviennent plus à intégrer psychiquement. La police apparaît alors moins comme simple appareil idéologique que comme tentative permanente de recoudre le tissu symbolique abîmé par ces irruptions du Réel. Enquêter, dans la série, ce n’est pas seulement faire respecter la loi ; c’est essayer de redonner du sens à ce qui menace de sombrer dans le chaos. Et peut-être est-ce précisément cela qui fascine le spectateur : voir des personnages tenter, maladroitement, de remettre de l’ordre symbolique là où quelque chose du réel humain — violence, désir, mort, perte — déborde sans cesse.
 On peut prendre l'exemple de la professeur Eve Prodi en couple dans la série avec le policier Manu.

Ève Prodi avance dans la vie comme on traverse une pièce plongée dans la pénombre : à tâtons, avec des gestes brusques, parfois trop rapides, parfois trop hésitants. Elle donne l’impression d’être toujours à un souffle de l’excès, à un battement de cœur de la rupture. Chez elle, rien n’est tiède. Tout brûle, tout déborde, tout s’enflamme. C’est ce qui la rend si attachante, énervante et difficile à suivre.

Elle aime comme on se jette à l’eau, sans réfléchir, sans filet, avec cette impulsivité qui la caractérise. Elle peut passer d’un éclat de tendresse à une colère vive, d’un besoin de fusion à un désir de fuite. Ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est sa manière d’exister, de survivre, de sentir qu’elle est encore vivante. Elle porte en elle des blessures anciennes, des peurs qui ne se disent pas, des cicatrices qui n’ont jamais vraiment guéri. Alors elle réagit trop, elle ressent trop, elle s’emballe trop. Elle est comme ça : entière, excessive, vulnérable.

Avec Manu, c’est encore plus flagrant. Lui, le policier solide, droit, presque rigide parfois, devient le miroir de ses contradictions. Elle l’aime parce qu’il la stabilise, parce qu’il lui offre un cadre, une forme de sécurité qu’elle n’a jamais vraiment connue. Mais elle le redoute aussi, parce que cette stabilité lui donne l’impression d’être enfermée. Alors elle souffle le chaud et le froid, elle s’accroche puis elle s’éloigne, elle réclame puis elle repousse. Leur couple est un champ de bataille où l’amour et la peur se livrent une guerre silencieuse.

On pourrait dire qu’elle est borderline, oui, dans le sens où elle vit au bord d’elle-même, au bord de ses émotions, au bord de ses limites. Mais ce serait trop simple. Ève n’est pas un diagnostic ambulant. Elle est une femme qui lutte contre ses fantômes, qui tente de composer avec un cœur trop grand pour elle, trop fragile, trop exposé. Elle veut aimer bien, mais elle aime fort. Elle veut être calme, mais elle est tempête. Elle veut être simple, mais elle est complexe.

Et c’est précisément pour cela qu’elle touche autant. Parce qu’elle ressemble à ces personnes qui ne savent pas tricher, qui ne savent pas se protéger, qui vivent tout à vif. Elle est imparfaite, instable, parfois injuste, mais elle est vraie. Une femme qui vacille, qui trébuche, qui se relève, encore et encore, avec cette force discrète de ceux qui n’ont jamais eu la vie facile.

Ève Prodi n’est pas un modèle. Elle est un miroir. Celui de nos contradictions, de nos peurs, de nos élans. Une femme qui brûle plus qu’elle ne brille, mais qui, dans sa flamme vacillante, éclaire quelque chose de profondément humain.

 

 

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En conclusion: Au fond, le paradoxe de la lecture de Lordon est peut-être là : à force de vouloir dévoiler les structures sociales derrière les personnages, il finit par leur retirer toute épaisseur subjective. Pris dans un discours universitaire centré sur les déterminations collectives, il ne voit plus vraiment ce que la série met en scène : des sujets divisés, incohérents, traversés par des affects, des manques et des symptômes qui débordent toujours leur place sociale.

Et c’est peut-être là que Lordon devient lui-même, malgré lui, hors sujet sur Un si grand soleil.

Car à vouloir absolument ramener chaque personnage à une fonction idéologique, il oublie que les individus ne coïncident jamais totalement avec leur classe, leur rôle ou leur identité sociale. Boris n’est pas seulement un fils de bourgeois, Eve n'est pas seulement prof dans un lycée. Il sont aussi des sujets fragiles, contradictoires, en quête de reconnaissance et d’amour — comme beaucoup des personnages de la série.

Peut-être que Lordon cherche finalement trop sa propre place au soleil dans le champ universitaire pour accepter qu’une fiction populaire puisse dire quelque chose de vrai sur le malaise subjectif contemporain sans passer par les codes de la critique sociale savante.  

Cependant si l'on veut tirer une leçon de sa critique, en oubliant la série et sa fiction et en revenant à la vie quotidienne de nous tous, il est vrai qu'il faut dépasser cette subjectivité psycho affective pour avoir une vision plus structurelle des systèmes, des rapports sociaux dans lesquels chacun est pris. Cela nous invite à un changement de perspectives. Pour mieux comprendre ce changement de perspectives, lisez ce conte: 

Deux frères très attachés l'un à l'autre avaient une curieuse manie. Ils indiquaient d'une pierre les événements de la journée, une pierre blanche pour les moments heureux, une pierre noire pour les instants de malheur et les déplaisirs. Or, le soir venu, lorqu'ils comparaient le contenu de leur jarre, l'un ne trouvait que pierres blanches, l'autre que pierres noires. Intrigués par une telle constance dans la façon de vivre aussi différemment le même sort, ils furent de commun accord prendre conseil auprès d'un homme renommé pour la sagesse de ses paroles. «Vous ne vous parlez pas assez, dit le sage. Que chacun motive les raisons de son choix, qu'il en recherche les causes.» Ainsi firent-ils dès lors. Comme ils constatèrent vite, le premier restait fidèle aux pierres blanches et le second aux pierres noires, mais, dans l'une et l'autre jarre, le nombre de pierres avait diminué. Au lieu d'une trentaine, on n'en comptait plus guère que sept ou huit. Peu de temps s'était écoulé lorsque le sage vit revenir les deux frères. Leurs traits portaient la marque d'une grande tristesse. «Il n'y a pas si longtemps, dit l'un, ma jarre s'emplissait de cailloux couleur de nuit, le désespoir m'habitait en permanence, j'en étais réduit, je l'avoue, à vivre par inertie. Maintenant, j'y dépose rarement plus de huit pierres, mais ce que représentent ces huit signes de misère m'est à ce point intolérable que je ne puis vivre désormais dans pareil état.» Et l'autre : «Pour moi, j'amoncelais chaque jour des pierres blanches. Aujourd'hui, j'en compte seulement sept ou huit, mais celles-là me fascinent tant qu'il ne m'arrive d'évoquer ces heureux instants sans désirer aussitôt les revivre plus intensément, et pour tout dire, éternellement. Ce désir me tourmente.» Le sage souriait en les écoutant. «Allons, tout va bien, les choses prennent tournure. Persévérez. Encore un mot. A l'occasion, posez-vous la question : pourquoi le jeu de la jarre et des pierres nous passionne-t-il de la sorte ?» Quand les deux frères rencontrèrent à nouveau le sage, ce fut pour déclarer : «Nous nous sommes posé la question ; pas de réponse. Alors nous l'avons posé à tout le village. Vois l'animation qui y règne. Le soir, accroupis devant leur maison, des familles entières discutent de pierres blanches et de pierres noires. Seuls les chefs et les notables se tiennent à l'écart. Noire ou blanche, une pierre est une pierre et toutes se valent, disent-ils en se moquant.» Le vieillard ne dissimulait pas son contentement. «L'affaire suit son cours comme prévu. Ne vous inquiétez pas. Bientôt la question ne se posera plus ; elle est devenue sans importance, et peut-être un jour douterez-vous de l'avoir posée.» peu après, les prévisions du vieillard furent confirmées de la manière suivante : une grande joie s'était emparée des gens du village ; à l'aube d'une nuit agitée, le soleil éclaira, fichées sur les pieux acérés d'une palissade, les têtes fraîchement coupées des notables et des chefs.

Les personnages de la série sont souvent pris dans ce rituel des boules noires ou blanches et dans le conte les deux frères en sortent par l'échange de la parole avec tout le village. Si vous avez la patience de regarder la vidéo ci-dessous vous comprendrez mieux:  

                              Résumé de la vidéo

Cette conférence s'appuie sur le livre Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem. Un conte y est utilisé pour illustrer un renversement de perspective : une situation qui semblait naturelle ou légitime apparaît soudain sous un autre angle, révélant les mécanismes de domination qui la soutiennent.

Dans une lecture inspirée de Jacques Lacan, ce renversement correspond au passage d'un discours du maître à un discours de l'analyste. Le discours du maître repose sur l'autorité, l'obéissance et l'acceptation d'un ordre établi. Le discours de l'analyste, au contraire, interroge les évidences, met en lumière les contradictions et ouvre la possibilité d'une prise de conscience critique.

L'atelier cherche ainsi à montrer que la perversion n'est pas seulement une question de sexualité ou de comportement individuel. Dans la perspective lacanienne, elle est étroitement liée à certaines formes de pouvoir et à la manière dont les sujets sont pris dans des rapports de domination. La perversion entretient une relation intime avec le discours du maître, car elle participe souvent au maintien d'un système où la loi et le désir sont détournés au profit de la jouissance du pouvoir.

                                 Idée centrale

Le message principal de la vidéo est que changer de perspective transforme notre compréhension du pouvoir et de la perversion. Ce qui semblait normal ou inévitable peut apparaître comme une construction idéologique. Le passage au discours de l'analyste devient alors un acte potentiellement subversif ou révolutionnaire, car il remet en question les fondements mêmes de l'autorité.

                    En une phrase

La vidéo explique comment, chez Lacan, un renversement de perspective permet de dévoiler les mécanismes de domination du « discours du maître » et de comprendre la perversion comme une structure liée au pouvoir plutôt que comme une simple déviance individuelle.

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